Texts

PRESENTATION

Johanna Mirabel explore les espaces intérieurs. Décloisonnant les approches artistiques, elle mêle représentation figurative précise et abstraction. Les visages détaillés et les silhouettes esquissées prennent place dans ces univers où le temps semble être suspendu. La multiplicité des points de fuite renforce le caractère étrange et dissonant des scènes représentées. La peinture de genre classique se teinte de couleurs vives, référence au Tembé, un art abstrait typiquement guyanais reconnaissable à l’utilisation de rouge, de jaune et de bleu affirmés. Certaines œuvres sont dominées par l’ocre et le rouge dont les différentes nuances évoquent la richesse chromatique de la terre de Guyane.

Le foyer que Johanna Mirabel dépeint est le théâtre d’une tension entre universel et intime. Dans le foyer comme dans son œuvre, seul un cercle restreint de connaissances est invité à entrer. Ainsi, les figures qui habitent ses toiles sont inspirées d’amis ou de membres de sa famille avec lesquels l’artiste entretient des liens forts. 

Lieu de l’intimité par excellence, l’agencement de l’espace traduit un mode de vie propre à chacun, reflète une sensibilité et s’agrémente au fil du temps de souvenirs parfois matérialisés dans des objets. L’organisation du foyer varie aussi selon les cultures pourtant son évocation renvoie à un imaginaire partagé. 

Loin de l’isolement, le foyer est pour Johanna Mirabel un lieu privilégié de mise en relation avec le monde. « Agis dans ton lieu, pense avec le monde! » suggérait Édouard Glissant, poète dont les écrits et les concepts inspirent l’artiste. Le foyer devient l’îlot depuis lequel nous entrons en relation avec le monde. C’est pourquoi dans ses œuvres, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur est poreuse. Les espaces sont délimités mais jamais clos. Au delà des ouvertures, portes ou fenêtres, la composition elle-même invite à sortir de la toile. Pour accompagner l’imagination et renforcer l’idée d’interpénétration entre l’œuvre et le lieu dans lequel elle se trouve exposée, des pans de toiles distendus se libèrent parfois du tableau pour se dérouler sur le mur. 

Dans le monde de Johanna Mirabel, la nature occupe une place particulière. En arrachant la végétation à son statut ornemental, l’artiste questionne notre rapport à l’environnement. 

Ces intérieurs habités de plantes domestiques et investis par la végétation deviennent de véritables microcosmes. De nouveaux équilibres réconciliant nature et culture s’expérimentent alors.

Flavie Dannonay
2022 


(FR)
Aujourd’hui nous vous présentons le travail de @sunkissed.mirabel.art, exposée à AKAA 2020 par la @galerie_veronique_rieffel.

À travers ses œuvres de peinture et de sculpture, l’artiste développe une recherche de la représentation qui oscille entre abstraction, expressionnisme et réalisme. En utilisant une végétation luxuriante, des objets partiellement présents et disparates, elle met en scène des contradictions et des juxtapositions qui évoquent la complexité inhérente à la vie entre plusieurs cultures.

Inspirée par la Créolisation lyrique d’Édouard Glissant, son travail développe des formes picturales qui semblent toujours en mouvement et dans lesquelles, les personnages -l’artiste ou ses proches- se retrouvent, quant à eux, encastrés, emboîtés ou prêts à fusionner dans leur environnement mouvant. Johanna Mirabel nous invite à habiter ses peintures, les explorer comme des réalités parallèles. Un monde qui n’est ni si proche de la réalité, ni si éloigné.

(EN)
Today we present the work of Johanna Mirabel, exhibited at AKAA 2020 by the gallery Véronique Rieffel.

Through her painting and sculpture, the artist explores pictorial representation that oscillates between abstraction, expressionism and realism. Using lush vegetation, partially present and disparate objects, she stages contradictions and juxtapositions that evoke the inherent complexity of life between different cultures.

Inspired by Édouard Glissant’s lyrical Creolisation, her work develops pictorial forms that seem to be in constant movement and in which the characters -the artist or her loved ones- find themselves embedded, nested or ready to merge in their moving environment. Navigating between painting and sculpture, Johanna Mirabel invites us to inhabit her paintings, mentally exploring them as parallel realities. A world that is neither close to reality nor far away.

AKAA Art Fair
2020

INTERVIEW

Studio visit at Johanna Mirabel by Kathy Alliou 🎨

(FR)
🎤Johanna Mirabel : « La perspective crée-t-elle des limites ou des ouvertures ? »

💡Kathy Alliou : « Dans tes tableaux, la création de l’espace ne s’en remet plus à la perspective mais à la combinaison de champs de couleurs, à la cohabitation d’écritures picturales qui redéfinissent le complexe intérieur-extérieur et laissent libre cours au flottement des personnages. Tu déjoues les enjeux conventionnels qui ordonnent le monde autour de lignes de fuite convergentes afin de définir un cadre réputé stable pour la figure humaine. En revisitant la représentation de l’espace, tu ouvres les manières d’habiter le monde. Dans tes tableaux, les lignes de fuite ont des trajectoires autonomes, elles échappent à une destinée unique. L’effet de trouble des repères peut induire un moment de bascule, l’instant d’avant la catastrophe, la recherche d’une harmonie dans le désordre. L’entropie comme nouvel ordre naturel des choses ? »

(EN)
🎤Johanna Mirabel : « Does perspective create limits or openings? »

💡Kathy Alliou : « In your paintings, the creation of space no longer relies on perspective but on the combination of color fields, on the cohabitation of pictorial writings that redefine the interior-exterior complex and give free rein to the floating of the characters. You defeat the conventional stakes which order the world around converging vanishing lines in order to define a frame deemed stable for the human figure. By revisiting the representation of space, you open up ways of inhabiting the world. In your paintings, the vanishing lines have independent trajectories, they escape a unique destiny. The effect of disturbing landmarks can induce a moment of change, the instant before the disaster, the search for harmony in the disorder. Entropy as a new natural order of things? »

Kathy Alliou
2020

CRITIQUE

Dans les peintures mais aussi dans les dioramas de Johanna Mirabel, tout semble sur le point de chavirer, au bord du précipice. La chaleur comme l’entropie s’installent, le chaos guette. La nature envahit les intérieurs domestiqués, le sol est prêt à céder, la mer se met à percer sous le carrelage craquant d’une salle de bains pendant qu’à la cave on découvre un gisement de pétrôle. Les couleurs quant à elles sont chaudes, vives voire brûlantes et elles explosent à la surface d’un tableau qui lui-même sort de son cadre. Les espaces s’interpénètrent, les perspectives sont fausses et se chevauchent. Tout semble en mouvement sauf les personnages -l’artiste ou ses proches- qui sont, eux, encastrés dans leurs environnements, emboîtés, voire enfermés tels des objets figés dans leur environnement mouvant. Les indomptables extérieurs menacent d’envahir les intérieurs. D’ailleurs la peinture-même ne se contente pas des limites de la toile. Souvent inachevées, ces huiles sur toile sortent du cadre, se creusent, se prolongent. Le temps se suspend pendant que d’autres espaces se créent. Des cellules de vie s’offrent en 3D. Des excroissances de carton-pâte qui s’offrent comme des brèches dans la réalité. Ces fissures sont des portes vers une autre dimension. Entre miracle et catastrophe, les scènes énergétiques de Johanna Mirabel soufflent le chaud et le froid. Elles relèvent du phénomène naturel. D’une seconde à l’autre, tout peut s’effondrer. Naviguant entre peinture et sculpture, Johanna Mirabel nous invite à habiter ses peintures, les explorer mentalement comme des réalités parallèles. Un monde qui n’est ni si proche de la réalité, ni si éloigné. 

Anaïd Demir
2019